Croire au voyage responsable pour relancer le tourisme en Haïti

Il est des voyages qui nous chamboulent, nous bousculent et nous bouleversent. Mon voyage en Haïti est l’un d’entre eux, l’un de ceux dont je me souviendrai longtemps pour ses contrastes, ses rencontres, ses sourires, ses petits bijoux naturels, toutes les émotions vécues mais aussi pour toutes ces interrogations et ces questions auxquelles je n’ai pas encore trouvé les réponses. Ici plus qu’ailleurs, je me suis rendue compte combien l’histoire, la politique et les catastrophes naturelles ont joué un rôle important dans son évolution avec le pouvoir de réduire presqu’à néant le potentiel touristique de la destination. Hier nommé la Perle des Antilles, le pays se remet aujourd’hui du séisme de 2010 et de l’ouragan Matthew de 2016, finit de panser ses plaies et retrouve doucement le chemin de l’accueil. Lors de mon voyage, j’ai exploré le côté tourisme responsable de l’île et sachez qu’il est possible de rencontrer en Haïti des entrepreneurs sociaux locaux qui ont l’envie de changer les choses, de faire bouger leur pays à leur petit niveau en impliquant leurs communautés. Le but ? Lui redonner une place sur la carte touristique des Caraïbes voire du monde et lui offrir une image plus positive et constructive que celle véhiculée par les médias ces dernières années. Et ça marche ! L’avenir du tourisme en Haïti passerait-il par le voyage responsable plutôt que le tourisme de masse comme sa voisine la République Dominicaine ? Je le crois fortement !

Croire au voyage responsable pour relancer le tourisme en Haïti

Le contexte de mon voyage en Haïti

Comme je vous l’expliquais ici avant mon départ, j’ai été invitée par Laetitia Santos, éditrice de Babel Voyage et Luc Raimbault de la communauté de commune de Cergy, tous deux co-organisateurs du No Mad festival qui se déroulera le 17 et 18 juin prochain à Cergy-Pontoise et qui mettra à l’honneur Haïti. Luc se rend régulièrement là-bas depuis 2012 pour partager son expérience de création et gestion de communauté de communes avec les institutionnels de la région des Palmes. Il a depuis tissé des liens précieux avec de nombreux acteurs du tourisme locaux. Ils m’ont offert un cadre de voyage idéal pour m’imprégner de la culture, aller à la rencontres des haïtiens et y vivre des expériences uniques au cœur des communautés.

Nous avons aussi voyagé en compagnie d’Aurélie du blog Curieuse Voyageuse dont je vous invite d’ailleurs à lire son premier article sur Haïti Trouver les mots justes, et qui avait aussi pour mission de rencontrer des agences de voyage locales pour développer cette destination avec sa société Evaneos.

Retour sur quelques faits historiques

S’il est une chose que j’ai comprise en Haïti, c’est qu’il est impossible de comprendre le pays et s’imprégner de sa culture sans s’intéresser un minimum à son histoire. C’est le cas partout dans le monde mais encore plus ici. Discutez avec un haïtien et tout vous ramènera à un pan de l’histoire de son pays. On vous parlera du massacre des amérindiens Tainos qui peuplaient l’île avant l’arrivée de Christophe Colomb en 1492. On vous parlera aussi de la colonisation des français, de l’esclavagisme et de la révolte des noirs qui a mené à l’indépendance du pays en 1804. Elle devint alors la première république noire au monde. Depuis les instabilités politiques se sont succédées, les dictatures des Duvallier père et fils puis d’un embargo, ont fait sombrer le pays dans la pauvreté. Quand on se plonge un tant soit peu dans son histoire, on se dit que c’est un pays qui a la poisse. Néanmoins il ne faut pas s’arrêter à ces faits du passé. Ils servent à expliquer et comprendre le présent (et c’est pas toujours facile pour les néophytes comme moi d’où certaines questions restées sans réponses) mais se tourner vers l’avenir offre la possibilité de positiver ! D’ailleurs s’il est une chose assez surprenante dans ce pays, c’est que les haïtiens ne se plaignent absolument jamais. Jamais vous ne les entendrez s’apitoyer sur leur sort, et pourtant ils auraient de nombreuses raisons. Une vraie leçon de vie pour nous autres français qui avons la réputation de nous plaindre tout le temps !

Des émotions omniprésentes en Haïti

Aujourd’hui on sent que le pays veut passer à autre chose. Il n’y a qu’à s’enfoncer dans les terres, dans les montagnes et discuter avec les gens pour le comprendre. « Nous on aimerait que l’on parle de notre pays plus positivement, qu’on arrête de parler de séisme et d’insécurité » nous a t-on dit ! L’insécurité existe mais surtout à Port-au-Prince où là elle est indéniable. J’ai eu beaucoup de mal avec cette ville où l’on voit la saleté, la pauvreté (surtout un jour de pluie) et où le danger est à chaque coin de rue. Néanmoins quand on sort de la capitale, on respire, on se sent mieux et là j’ai pu me balader seule dans les montagnes ou dans les petites villes comme Jacmel ou Petit Goâve sans me sentir en danger et en allant facilement à la rencontre des gens. J’ai le souvenir de cet homme à Petit Goâve qui nous parla de ses souvenirs d’enfance avec Dany Laferrière (écrivain haïtien), des ces professeurs d’une école qui ont cru que nous étions américaines et ont voulu que nous allions parler anglais avec leurs élèves. Notre virée s’est terminée en séance photo. Il y a aussi tous les montagnards que l’on croise à Vallue et la super équipe de la route du café à Fond Jean Noel dont je vous parlerai dans de prochains billets. Tous souriants et dignes malgré des conditions de vie rudimentaires (pas d’électricité, pas d’eau potable, pas de dispensaire…).

L'équipe de la route du café en Haïti

J’ai pour habitude de dire que les rencontres changent la perception d’une destination. Je suis partie en Haïti avec des images assez variées en tête, positives et négatives, mais je savais que j’allais y trouver des couleurs, des sourires et la vie. Forcément j’en reviens avec un autre regard. C’est la magie et la richesse du voyage. Elles sont envoutantes, déstabilisantes et invitent constamment à la réflexion mais elles sont encore pures, sincères et on a envie de les protéger. 

Les protéger d’un tourisme qui viendrait voir plutôt que vivre des expériences.

Voyager en Haïti c’est naviguer d’émotions en émotions. Je crois que je n’en avais pas ressenties d’aussi fortes depuis mon voyage en Inde et comme l’Inde je pense que ce sont les contrastes, les incohérences et les incompréhensions qui m’ont fait faire ce grand 8 émotionnel. En Haïti on parle français et créole et on y manie la langue française avec beaucoup de nuances. On sait trouver les mots justes pour qualifier les maux du pays et quand on a un esprit un peu curieux et que l’on est réceptive voire émotive, on ne peut qu’être touchée.

Les émotions sont diverses et variées. Elles vont de la beauté des montagnes au goût des mangues. Des chants des oiseaux aux bruits de la nuit. De la magie des plages blanches et eaux turquoises caribéennes à une mer mouchetée de déchets. De l’incohérence des ONG qui partent acheter des produits aux Etats-Unis au moment de l’ouragan Matthew pour apporter de quoi nourrir la population alors que des régimes de bananes entiers se perdent sur les bords des routes. Des sourires des montagnes aux regards tristes et hagards de Port-au-Prince. Les contrastes sont forts et parlent d’eux-mêmes.

Vous l’aurez compris, Haïti est une destination qui ne laisse pas indifférent, que l’on a envie de protéger et d’accompagner dans son changement.

Plage de bananier à Petit Goâve, Haiti

Le voyage responsable, l’avenir du tourisme en Haïti ?

Sur une destination aussi fragile, je crois en un tourisme responsable. Un tourisme qui ferait travailler les acteurs locaux et non des acteurs internationaux qui feraient un peu travailler les haïtiens. Il faut que l’argent que nous dépensons là-bas reste dans leurs poches et serve à faire vivre décemment tous ces gens qui vivent aujourd’hui bien en-dessous du seuil de pauvreté. Comme nous disait Rudolf Dérose, initiateur de la route du café, « nous ne demandons par à être millionnaires, nous voulons juste un toit décent et mettre les gens debout sur le seuil de la dignité humaine ». Comme je le disais, les haïtiens savent toujours trouver les mots justes pour définir une situation. C’est une phrase forte que je n’arrive pas à me sortir de la tête depuis que je l’ai entendue.

Si les initiatives locales se multiplient comme celles de l’association des paysans de Vallue créée par Abner Septembre, la route du café créée par Rudolf Dérose que j’ai visitées ou le Mouvement Paysan Papaye dont parle Babel Voyages et si les voyageurs sont réceptifs à ces initiatives, alors Haïti sera sur la bonne voie. Pour le moment du chemin reste à faire. Bien sûr je n’ai visité qu’une infime partie d’Haïti mais suffisamment pour me rendre compte que les structures touristiques ne sont pas forcément à hauteur de nos attentes et surtout avec un rapport qualité/prix assez élevé. Cela s’explique par le fait que la plupart du temps il faut amener l’eau potable et l’électricité, aller chercher de quoi nourrir les visiteurs à plusieurs kilomètres et tout cela a un coût non négligeable.

Voyager seul(e) en Haitï, est-ce possible ?

Au-delà du voyage en solo, aujourd’hui voyager en individuel en Haïti me semble vraiment compliqué. Pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’on n’a pas le choix que d’entrer par Port-au-Prince et à l’arrivée je conseille vraiment de savoir où on va et comment on y va car c’est violent ! Arriver sans aucun plan dans cette ville, c’est se mettre en danger inutilement (et ce n’est pas une ville où l’on flâne mais plutôt une ville que l’on fuit). Ensuite il faut avoir une idée claire de ce que l’on veut faire et où l’on veut loger car encore une fois les structures touristiques, surtout dans les coins reculés, auront du mal à gérer l’imprévu. Enfin même s’il existe des bus et tap-taps pour se déplacer à travers le pays, l’organisation de ceux-là me parait aléatoire. La meilleure manière de voyager aujourd’hui en sécurité en Haïti, reste de louer une voiture avec chauffeur ce qui représente un coût non négligeable à prendre en considération.

Tap tap sur les routes d'Haiti

J’ai eu un vrai coup de coeur pour cette destination riche de sa culture, de sa nature et de ses habitants. Si vous êtes tenté par une aventure humaine alors je vous la conseille vivement mais toujours dans le respect des haïtiens. Sachez que le pays n’accueille à date que 600 000 visiteurs par an. Nombreux sont éphémères provenant des bateaux de croisière qui s’arrêtent dans le nord vers Cap Haïtien et l’autre majorité sont les membres de la diaspora qui viennent visiter leur famille. Haïti est une destination difficile tant pratiquement qu’émotionellement et mérite vraiment des éclairages quotidiens que nous n’avons pas quand nous voyageons individuellement. Aussi je recommande soit d’être un voyageur averti pour s’y lancer en solo, soit d’y être accompagné. J’espère qu’Evaneos trouvera dans les mois qui viennent un partenaire local qui pourra vous soutenir dans l’organisation d’un voyage sur place. Sinon j’ai vu que Terres d’aventure propose un circuit découverte au nord du pays (pas du tout là où je suis passée) que vous pouvez retrouver ici. Il y a aussi Lyon Haïti Partenariats qui organise un voyage une fois par an auprès des acteurs locaux que j’ai rencontrés.

Rendez-vous au No Mad Festival le 17 et 18 juin 2017

Affiche No Mad Festival 2017

Si la destination vous interpelle, je vous invite à nous rejoindre au No Mad Festival à Cergy Pontoise le 17 et 18 juin. Cette troisième édition est parrainée par Titouan Lamazou et vous aurez l’occasion de rencontrer des artistes, écrivains et acteurs du tourisme en Haïti. Un belle manière d’apprivoiser cette destination qui a beaucoup à nous offrir.

Retrouvez toute la programmation ici. C’est un festival de voyage à l’ambiance familiale et à taille humaine sur un site magique au bord de l’Oise. Je vous promets que vous y trouverez un petit air de vacances avant l’heure et beaucoup d’évasion un peu partout dans le monde !

Le festival voulant rester gratuit, les organisateurs ont lancé un crowdfunding. Si vous voulez participer c’est ici

A écouter ou lire sur Haïti

Et si vous avez le temps, allez écouter l’émission D’ici, d’ailleurs sur France Inter dont l’écrivain Haïtien Louis-Philippe Dalembert était l’invité il y a quelques semaines. Une réelle invitation en Ayiti, un voyage en soi

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9 Commentaires

  • Merci.
    Vous avez si bien expliquer le besoin d’Haïti comme destionation touristique.
    Nous voulons juste un tourisme responsable, communautaires et durable.
    Nous avons les montagnes, les sites naturels, une histoire unique et autres pour offrir aux visiteurs des expériences uniques et originales.
    Nous n’avons pas besoin du tourisme de masse, de préférence du tourisme responsable.

    #Haiti Tourisme Responsable.
    #Experience Jacmel

    • Merci Markensy ! Toute votre petite équipe Jacmel, la route du café et Vallue est vraiment extraordinaire et mérite une mise en lumière.
      Merci à tous pour votre accueil extraordinaire

  • Bonjour Adeline
    Merci pour ton article, c’est un bon portrait de la situation.

    J’attends le prochain article sur la route du café comme tu l’as annoncé.
    Et qui sait, plus tard, on pourra faire le lien entre toi et les autres (Aurélie, Luc et Leatitia) avec Annik Chalifour, journaliste québécoise engagée dans le voyage responsable et Ayiti en particulier avec laquelle nous venons de terminer un voyage de presse pour mettre en lumière le côté positif des choses en Ayiti sans toutefois occulter la vérité sur la situation, comme tu l’as si bien fait.

    Merci pour ta sincérité.

    • Merci Rudolf. Merci pour ton accueil, ta clairvoyance et toutes les informations qu’Abner et toi avez partagés. Vous méritez qu’on mette la lumière sur vos actions et les haïtiens si souriants, accueillants et dignes !

  • Magnifique, ils sont si rares les articles positifs sur Haiti, moi même tombé sous le charme de ce pays fin 2014, j y retourne régulièrement depuis… Le voyage solo est réalisable dans la mesure ou Haiti n est pas une première expérience, ni d’ailleurs une 2e, voyager en bus de la capitale vers Les cayes, ou jacmel cap haïtien est très facile, bus généralement(pas de tap tap) à l heure et en bon état, arrivé à destination, il est aisé d’utiliser les services des moto taxis. Louer une voiture, quelle aventure , il faut vite oublier le code de la route à la française, mais il faut être très vigilant sur la route et être accompagné par un haïtien c est mieux .Le tourisme responsable effectivement est la solution, car il va toucher les habitants, comme les habitants de Vallue(exemple) ou sont en construction des gites , à ile à vache, les habitants s organisent pour faire des randonnées dans les mornes, organiser des parties de peche, excursion en mer etc, ils organisent prochainement » leur premier festival de la mer »… Un pays à découvrir assurément, un pays dont on tombe facilement amoureux

  • Merci de partager cette belle expérience avec nous. Personnellement, je pensais que le tourisme était mort pour Haïti. Je suis contente de constater que j’avais tort. Tes photos sont superbes.

  • Très beau billet qui transpire toute l’émotion que tu y a ressentie. Pour l’heure, je ne me sens pas mûre pour voyager dans ce pays mais n’exclut pas de m’y rendre un jour. L’authenticité dont tu parles m’attire beaucoup.

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